Déjà six milliards de bouches à nourrir sainement et beaucoup plus demain ! Y aura-t-il encore des paysans pour le faire et quelle sorte de paysans ? Michel Serres, 11 janvier 2006, Palais de l’Unesco
En 2019, Jean-Marc Jancovici proposait, dans une discussion climat-démographie, de « réguler la population de façon raisonnablement indolore » en ne soignant plus les personnes âgées malades. Cette option malthusienne n’est pas seulement moralement indéfendable : elle est techniquement absurde, parce qu’elle attaque le levier le plus minuscule et le plus douloureux pendant que les leviers massifs — production, gaspillage, dépendance alimentaire — restent en friche. L’écologie, la vraie, c’est ne pas compter les bouches à nourrir avant d’avoir réparé la chaîne qui les nourrit.
Dans une interview au magazine Socialter (hors-série « L’avenir sera low-tech », juillet 2019), Jean-Marc Jancovici déclarait :
Dans les pays occidentaux, il y a un premier moyen de réguler la population de façon raisonnablement indolore : ne pas mettre tout en œuvre pour faire survivre les personnes âgées malades, à l’image du système anglais qui ne pratique, par exemple, plus de greffe d’organes pour des personnes de plus de 65 ou 70 ans.
Face à la polémique, l’intéressé a publié l’intégralité de l’interview en précisant qu’on lui avait fait dire des choses « que je n’ai jamais ni dites ni écrites » — il n’a jamais parlé d’euthanasier quiconque, et il faut le dire : cette précision est à sa charge autant qu’à son honneur. Et LCI a vérifié sa prémisse : aucun pays n’instaure d’âge limite pour les greffes, des patients septuagénaires sont greffés couramment. L’argument s’effondre sur le plan factuel avant même de s’effondrer sur le plan moral.
Le mot exact pour cette pensée n’est ni « génocidaire » ni « eugéniste » — deux exagérations qui donnent à l’accusé une victoire facile. Le mot juste est malthusien utilitariste : traiter la mortalité des plus faibles comme une variable d’ajustement démographique au service d’un objectif supérieur, et trouver ça « raisonnablement indolore ». C’est le déplacement de langage que Leo Alexander, conseiller au procès des médecins de Nuremberg, décrivait comme le début de tout : non pas l’acte, mais l’acceptation tranquille d’un cadre où certaines vies deviennent administrables.
D’où sort cette phrase ? D’une équation. Toute la pensée de Jancovici repose sur l’identité de Kaya :
CO₂ = population × production par habitant × intensité énergétique × intensité carbone.
Dans cette comptabilité, l’humain est un facteur multiplicatif : moins de bouches à nourrir, moins d’émissions à réduire. La phrase de 2019 n’est donc pas un dérapage isolé — lui-même la rattachait à cette équation en publiant l’interview intégrale. C’est sa méthode appliquée jusqu’au bout : quand on raisonne en comptable, l’humain finit en ligne d’écriture.
L’ordre des leviers
L’équation de Kaya est une identité arithmétique indiscutable. Le problème n’est pas l’équation : c’est le choix du terme à ajuster. L’ingénieur honnête commence par le terme le plus gros et le moins douloureux ; le malthusien commence par le plus petit et le plus cruel. Ce raisonnement se démonte avec ses propres chiffres.
Le système alimentaire mondial pèse environ un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre (Poore & Nemecek, Science 2018). Mais son premier poste n’est pas le transport : les « food miles » ne représentent qu’environ 6 % des émissions du secteur alimentaire, et « ce qu’on mange » pèse plus que « d’où ça vient ». Le cœur du problème, c’est ce qu’on produit et comment : production animale et industrielle en tête, usage des sols, et le tiers de la production mondiale qu’on jette — 13 % perdus avant même la vente au détail, 19 % gaspillés après. Le gaspillage alimentaire, à lui seul, se classerait au troisième rang mondial des « pays » émetteurs.
Autrement dit : une société qui n’a pas encore cessé de jeter un tiers de sa nourriture, et qui vous propose de commencer par les grands-mères malades, a choisi sa commodité plutôt que son efficacité.
Le vrai vice des circuits longs : la dépendance, pas le CO₂

L’attaque carbone contre les circuits longs est donc modestement chiffrée. Mais elle rate l’essentiel : le problème des circuits longs n’est pas le carbone qu’ils émettent, c’est le black-out qu’ils rendent possible.
Comme je le détaillais dans mon billet sur la résilience alimentaire des maires : 98 % de la nourriture est importée dans les territoires, 97 % de la production agricole est exportée, les réserves alimentaires tiennent en 2 à 3 jours, et le pétrole du transport est importé à 99 %. Le degré d’autonomie alimentaire des cent premières aires urbaines françaises est en moyenne de 2 % (Cour des comptes, rapport public annuel 2022).
Les preuves par la rupture s’accumulent depuis :
- 2022, tournesol : les deux tiers des importations françaises venaient d’Ukraine ; les rayons se sont vidés, et ce ne sont pas seulement les importations qui ont lâché — ce sont les achats de précaution qui ont fait céder le flux tendu. Le système complexe n’a pas besoin d’être détruit pour s’effondrer : il suffit que chacun achète une bouteille de trop.
- Protéines : la France importe la moitié de ses matières riches en protéines, essentiellement du tourteau de soja — 1,5 million de tonnes, dont 63 % du Brésil (France AgriMer). Le lait français dépend de la météo brésilienne.
- Engrais : l’azote, c’est du gaz — près de 80 % du coût de production de l’ammoniac (RFI). La crise 2021-2022 a fait tripler les prix et fermer des usines ; les tensions récentes autour du détroit d’Ormuz renchérissent le gaz, donc l’engrais, donc le rendement, donc le pain. La Coordination rurale le dit sans détour : « la souveraineté alimentaire française est directement menacée ». Ils se réveillent bien tard. Cela fait très longtemps que nous avons perdu notre autonomie, notre indépendance et notre souveraineté alimentaire, et que cela est documenté.
- Même Emmanuel Macron l’a admis en mai 2020 : « Déléguer notre alimentation est une folie ». Ça ne manque pas de sel venant d’un complice des fossoyeurs de la paysannerie française et de notre autonomie alimentaire. Banquier chez Rothschild & Cie de 2008 à 2012, il s’est enrichi en négociant le rachat de la branche nutrition infantile de Pfizer par Nestlé — un deal de 9 milliards d’euros dans la bouffe industrielle mondiale. Rien d’étonnant venant du « en même temps » macronien, qui justifie tous les revirements : décider sans jamais choisir, ne rien assumer — au final être tout sauf un président.
Côté agricole, même connivence : Arnaud Rousseau préside la FNSEA « en même temps » que le conseil d’administration du groupe Avril (Lesieur, Puget, Isio 4, Diester) cinquième groupe agroalimentaire français — et ancien client de Macron que le banquier conseillait chez Rothschild & Cie — un double rôle dénoncé jusque par les syndicats concurrents. Son prédécesseur à la FNSEA, Xavier Beulin, présidait lui aussi Avril, dont la Cour des comptes a qualifié la rente du biodiesel de « rente de situation ». La connivence n’est pas un accident, c’est une gouvernance. Pour la cartographie complète de cette mainmise agro-financière, voir l’infographie de SOS Maires.
Quand on sait qu’un Français consomme environ 4,2 litres de pétrole par jour, le problème de la logistique n’est pas d’abord le carbone qu’elle émet : c’est la panne qu’elle rend possible. Un détroit au bout du monde, une guerre, un virus, ou des rayons vidés par anticipation — la chaîne cède en quelques jours.
La sécurité nationale est le langage dans lequel cette vérité devient audible partout
Pourquoi cet argument est le plus fort ?
Il est transpartisan. L’argument carbone divise selon la sensibilité écologiste ; l’argument sécurité nationale devrait raisonner unanimement et indifféremment chez ceux que le climat obsède ou laisse froids. Tout d’abord chez ceux qui sont responsables de cette sécurité : militaires, préfets, maires. Mais aussi les agriculteurs, la droite souverainiste ou la gauche ouvrière, gilets jaunes et j’en passe, et surtout les citoyens se préoccupant de la sécurité de leurs proches. Hélas, le confort et la routine rendent aveugles et irresponsables — et c’est cette cécité qui rendra dévastatrice toute rupture de plusieurs jours : non pas la panne elle-même, mais la découverte qu’on ne l’avait pas prévue, et les conséquences dramatiques.
L’histoire l’appuie : la politique agricole commune est née de la mémoire des tickets de rationnement — la sécurité alimentaire n’est pas une innovation romantique, c’est le fondement oublié de notre politique agricole, dérivé vers le productivisme et l’export. Rien d’exotique : c’est un retour à l’objectif d’origine.
Le circuit court répare tout d’un coup

Le circuit court alimentaire est un levier supérieur non parce qu’il économise du transport, mais parce qu’il répare toute la chaîne d’un coup :
- la santé : l’ultra-transformé est le seul aliment qui supporte des semaines de logistique, avec son florilège — obésité, maladies chroniques ;
- le gaspillage : une chaîne comprimée perd moins ;
- les sols et les écosystèmes : petites fermes diversifiées contre monocultures industrielles ;
- le maillage territorial : les exploitations métropolitaines sont passées de 1,58 million en 1970 à 389 000 en 2020, divisées par quatre en cinquante ans (recensements agricoles) ; les élevages laitiers de 175 000 en 1988 à 35 000 en 2020 (Chambre d’agriculture). Le philosophe gascon Michel Serres nommait cela, dans Petite Poucette : l’une des ruptures les plus importantes et les plus rares de ce siècle qui finit une ère qui débuta voici dix mille ans. Les fossoyeurs ont un nom, un bailleur et un syndicat — la rupture, elle, a un témoin d’Académie.
- la sécurité nationale : chaque territoire qui remange local reprend une marge d’autonomie que le flux tendu lui a volée.
- Et par la même occasion, les agriculteurs reprennent le contrôle de leur marge — au grand dam des actionnaires des oligopoles. Circuit court veut dire intermédiation en moins — la part du prix payé qui revient à celui qui produit.
Le paysan n’est pas un folklore de terroir : c’est une fonction stratégique du territoire, l’équivalent alimentaire d’une frontière. Et il est la réponse exacte, à l’intérieur de l’équation de Kaya, à l’option malthusienne : le circuit court réduit l’intensité énergétique et carbone de notre alimentation sans toucher au terme « population ».
Ce que vous pouvez faire, sans déléguer
La responsabilité ne se délègue pas, elle s’abandonne. Sur ce sujet précis, quatre actes ne dépendent que de vous :
- l’assiette : AMAP, marchés, circuits courts — le seul vote quotidien qui ne passe pas par un bulletin ;
- la lettre au maire : demander le DICRIM et le PCS de votre commune, prendre rendez-vous à plusieurs administrés — les lettres types sont chez SOS Maires ;
- exiger des réponses des élus et candidats : autonomie alimentaire de la commune, cantines scolaires en circuits courts, gestion de crise ;
- passer de 2-3 jours à quelques semaines de réserves : ça ne demande ni bunker ni fortune, juste de la méthode.
L’écologie, la vraie, c’est le combat contre les circuits longs de l’agro-industrie — ces oligopoles que les fonds du Big Three (Vanguard, State Street et BlackRock) se contentent de détenir en actions. Pas de comptabilité des grands-mères avant d’avoir réparé la chaîne.
Sources principales
- Interview Socialter, juillet 2019 et la réponse de Jancovici avec l’interview intégrale
- LCI, « Existe-t-il un âge limite pour recevoir un don d’organe ? »
- Poore & Nemecek, Science 2018 et Our World in Data, « Food choice vs eating local »
- Nations Unies, pertes et gaspillages alimentaires
- Ministère de l’Agriculture, concentration des exploitations 1970-2020
- Cour des comptes, rapport public annuel 2022 (sécurisation des approvisionnements alimentaires)
- RFI, engrais azotés et dépendance au gaz, Coordination rurale, prix des intrants
- Mon billet : La résilience alimentaire locale doit être la première préoccupation des maires


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