Individu isolé sur un rocher immergé

A l’époque de l’utraconnexion, il devient branché de débrancher. Et même vital

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La généralisation des smartphones et de la 3G les connectant à internet et aux réseaux sociaux, en plus des fonctions de téléphonie et de SMS, nous donnent maintenant la possibilité d'être ultraconnectés, en permanence et partout, avec le contenu d'internet et nos contacts, par une multitude de moyens et médias instantanés ou différés. De plus, le contenu que nous consultons et que nous produisons : avis sur un restaurant, un lieux, tweet, statut Facebook, photos, vidéos, check-in, peuvent être liés au lieu où nous sommes, grâce à la géolocalisation. Le rôle de ces nouveaux médias dans le printemps arabe, ou le succès fulgurant de l'application de photo Instragram sont des démonstrations spectaculaires de l'explosion de ces nouveaux usages du SOLOMO SOcial/LOcal/MObile, rendus possibles par la mobiquité des smartphones (mobilité et ubiquité). Auparavant réservés aux geeks, ces usages deviennent "mainstream" (populaires, grand public) et nous ont fait définitivement rentrer dans l'ère de l'accès ATAWAD (AnyTime, AnyWhere, AnyDevice) au contenu Ubimédia : les contenus "multimédia devient omniprésent, multiforme, convergent, mobile, participatif, tout terrain" (cf. le billet de @FrancoisVerron).

Mais le fait que ces usages soient devenus potentiellement permanents et omniprésents peuvent avoir des conséquences néfastes : l'addiction, l'emprise de la tyrannie d'un flux permanent dont nous pouvons nous rendre les esclaves, créant de nouvelles formes d'aliénation du réel, de "l'ici et maintenant". On parle même d'un nouveau trouble psychique, la "nomophobie" : la peur de perdre son portable ou son accès à Internet. Désormais, il n'y a plus de temps morts ou de vides possibles dans nos vies : dans une file d'attente, dans les transports, ou même dans les toilettes ? On sort son portable, et une autre forme d'interaction et d'agitation prend le relais. Il faut rester vigilant, savoir utiliser ces technologies avec modération. En effet, ces usages ne peuvent-ils pas nous pousser encore plus loin dans l'individualisme et l'enfermement de notre civilisation déjà fabricante d'aliénation ? Jacques Attali disait il y a longtemps déjà : "Avec Internet, nous allons pouvoir détester notre voisin et aimer notre lointain". Désormais cette maxime ne s'appliquerait plus seulement aux moments où nous sommes enfermés dans notre domicile à côté de nos voisins, mais aussi, à cause des smartphones, à la fois walkman, liseuses, consoles de jeux, téléphones et gadgets connectés, quand nous sommes à l'extérieur de chez nous, aux rares moments où nous sommes avec "les autres", dans la rue, les transports, les lieux publics, etc. L'aboutissement ultime de cette logique : être à table avec des connaissances, mais ne pas vraiment être là car on répond à un tweet, on poste son statut Facebook, on se "checke" sur Foursquare...

Ce billet m'a été inspiré par la lecture de l'article "Ces branchés qui débranchent" paru dans Le Monde. On y apprend qu'il existe maintenant une tendance à la contre-réaction à l'ultra-connexion. Se déconnecter est devenu un acte volontaire chez les ultra-connectés eux-même. Dans la Silicon Valley, des employés de Google et d'autres prestigieuses entreprises du digital envoient leurs enfants dans des écoles où les tablettes tactiles, les smartphones et les ordinateurs sont interdits. Des professionnels d'internet se déconnectent volontairement pour pouvoir se concentrer sur leurs activités pour éviter d'être dérangés. Se déconnecter peut devenir une nécessité pour notre quotidien ou même notre santé mentale. En effet, la vie peut facilement devenir impossible si on reçoit toutes les 10 secondes des notifications sur son portable : SMS, emails, de Twitter, Facebook, etc. Il y a aussi des conséquences plus profondes...

La contre-réaction à cette ultra-connexion peut être d'une force inversement proportionnelle à celle-ci : besoin d'isolement, pèlerinages, séjours lointains, retraites... Nous en avons une illustration avec le récit "Je me suis désintoxiqué de Twitter chez les moines", par Cyrille de Lasteyrie alias @Vinvin. Personnalité du web et des médias sociaux, il nous fait partager son expérience d'un immense besoin de déconnexion qui l'a amené à s'isoler complètement pendant sept jours loin de Paris, dans le silence absolu d’une abbaye cistercienne au fin fond de l'Allier, tout près de la Nièvre. Sans ses gadgets connectés, enfin presque... puisqu'il avait amené son iPhone... Comme je le comprends, moi qui part souvent dans la Nièvre pour me décrocher de la frénésie de ma vie parisienne connectée, chez mon ami JP (il ressemble à un moine mais c'est surtout un ami et un extraordinaire cuisinier épicurien). J'y vais sans mon iPad et mon Mac, mais toujours avec mon iPhone. Je me diagnostique comme un ultra-connecté pathologique, mais j'essaye de me soigner. J'ai encore du boulot.

Comme je le mentionnais plus haut, la sur-connexion permanente fait disparaitre les possibilités de temps mort ou de vide. C'est à la fois une conséquence et une fonction de cette sur-connexion : une fuite en avant permanente, qui ne nous empêchera pas d'être confronté, tôt ou à tard, justement, à cette "mort" et ce "vide". Dans ce monde d'artifices et d'agitations, de distractions et de flux permanent, jamais sans doute le besoin de spiritualité n'a-t-il été aussi fort, dans sa signification la plus universelle et dans ce vers quoi elle devrait être tournée : l'introspection, la libération de toute forme d'aliénation, favorisant la quête de la paix intérieure, une plus grande ouverture vers les autres, la quête du vrai bonheur.

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Le 2 juin 2012
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