Peugeot Instinct concept, conductrice lisant un livre

La fin de la relation fusionnelle du conducteur avec l’automobile ?28 minutes de lecture

Image d’illustration ci-dessus : concept Instinct par Peugeot

Résumé

Les systèmes de délégation partielle (aide à la conduite) et totale (véhicule autonome) de la conduite (V.D.P.T.C.) vont ils mettre fin au rapport fusionnel entre le conducteur et l’automobile ? Je commencerai par évoquer le contexte dans lequel ces innovations se développent, puis je m’intéresserai à la nature fusionnelle du rapport entre l’homme et l’automobile. Pour finir, il sera question des risques sur la reprise en main de la conduite manuelle dans les configurations de délégation partielle de la conduite automobile.

Sommaire

Préambule : Retour vers le futur
Introduction : délégation partielle et totale de la conduite automobile
Révolution numérique et accélérateurs d’innovation : Google Car, Tesla et voiture volante d’Airbus
L’automobile, cœur et symbole de la civilisation industrielle
Faire corps : les facettes d’un exosquelette en mouvement
– Facette externe : apparence et signes extérieurs
– Facette interne : un espace privé et un satellite prolongeant le domicile
– La liberté de se déplacer
– Voiture-corps et contrôle de la conduite
Risques liés à la délégation partielle de la conduite
Conclusion

Préambule : Retour vers le futur

Il y a plus de 5 ans je publiais un long billet « Trop d’interfaces tue l’interface (utilisateur) ?« . Derrière ce titre provocateur il s’agissait d’une prise de recul dans le contexte de frénésie sur les applications mobiles sur smartphones et la nécessité, dans la vision et la manière d’appréhender les relations hommes-machines, de dépasser la conception d’interface utilisateur. En effet, dans un monde où les hommes et les machines, le réel et le numérique sont imbriqués de manière omniprésente, il faut penser eXpérience Utilisateur (UX) globale, quand se multiplient les contextes d’usage, les points de contact et les combinaisons de relations possibles entre humains, marques et produits. Pour illustrer l’idée qu’il est parfois utile et préférable d’automatiser une grande partie des processus, je prenais l’exemple des systèmes automatisés dans l’industrie et l’aéronautique. Au moment de la publication du billet (en octobre 2012) je mentionnais l’État de Californie venant de mettre en place une législation autorisant la voiture autonome de Google à rouler sur la voie publique sous certaines conditions de sécurité.

La Delorean du film « Retour vers le Futur », 1985

Le futur m’a rattrapé, car je travaille sur l’expérience dans les futurs véhicules autonomes depuis l’année dernière, plus précisément le « véhicule à délégation partielle ou totale de la conduite« . Et aussi parce que ce sujet est désormais présent dans les médias grand public et il est devenu une réalité en tant que projet industriel, s’appuyant sur un existant en matière de systèmes d’aides à la conduite (en anglais Advanced driver-assistance systems ou ADAS).

Le mois dernier les accidents mortels impliquant un robot-taxi d’Uber en Arizona et une automobile Tesla en mode Autopilot (voir plus bas) en Californie mettent la promesse du véhicule autonome au coeur du débat : déléguer le contrôle de la conduite et confier sa vie à des automates et des algorithmes nécessite l’acceptation de la perte de tout ou partie de ce contrôle, d’accorder la confiance, et impose idéalement le zéro défaut. Dans ce contexte, il m’a paru naturel et opportun de prendre la parole sur ce sujet ici et maintenant.

Introduction : délégation partielle et totale de la conduite

Le sujet des potentialités du véhicule autonome et connectée n’est pas nouveau dans l’industrie automobile, comme on peut le voir dans ce passage d’un film promotionnel de General Motors en 1956.

General Motors « Key of The Future », 1956

La délégation de conduite est classifiée selon 5 niveaux. Les niveaux 1 à 3 correspondent aux niveaux de délégation partielle (ou conduite semi-automatisée), les niveaux 4 et 5 à la délégation totale (véhicule autonome).

Au delà de l’amélioration de la sécurité, parmi les promesses de la délégation de conduite nous avons notamment :

  • l’économie d’énergie
  • la réduction des embouteillages
  • un gain de temps considérable
  • le maintien de la vie à domicile, de l’autonomie et de l’indépendance pour les personnes inaptes à la conduite et ayant de problèmes de mobilité corporelle : personnes vieillissantes, en situation de handicap…
  • le soulagement du conducteur dans des états passagers d’inaptitude ou de fatigue, de confrontation à des situations stressantes, fatigantes ou potentiellement perçues ou ressenties sans intérêt, comme la conduite dans un embouteillage, des manœuvres urbaines comme le stationnement, les longs parcours sur route dégagée, ce qui ouvre le champ à des activités jusque là impossibles ou dangereuses pour le conducteur : dormir, travailler, jouer, lire, plus de possibilités d’interactions avec des contenus multimédias, avec les autres passagers, profiter du paysage pourquoi pas augmenté par des contenus sur les vitres

Les défis de la réalité augmentée

La complexité du contexte de conduite est particulièrement liée aux infrastructures et leur capacité à réduire, limiter ou faire disparaitre certains facteurs de danger immédiat. En effet, la délégation partielle ou totale de la conduite est un sujet difficile sur le plan technique, dans un environnement particulièrement complexe et imprévisible où le danger peut surgir à tout moment, avec la nécessité d’une réponse adaptée dans un temps de réaction parfois très court, d’une stratégie prenant en compte les conséquences possibles sur les différents éléments en présence. Dans certains contextes, la répartition des tâches entre humain et machine avec une configuration avancée de délégation partielle mais pas totale, sans les mains sur le volant ni les yeux sur la route, le transfert de commandes vers le conducteur peut se révéler tout bonnement très dangereux voire impossible. Ce sera le sujet du dernier chapitre : « Risques de la délégation partielle de la conduite« . On le devine, la possibilité de délégation de conduite avancée ne sera envisageable que dans un contexte très bien défini et sous couvert d’une grande fiabilité du système hommes-machines. Bien entendu, tout ceci pose également certaines questions sur le plan éthique et juridique que nous ne traiterons pas ici.

Dans le cas de la délégation totale de la conduite, à priori plus de problème de facteur humain, de responsabilité ou de répartition des tâches dans le système homme-machine puisque le processus est totalement automatisé. Ici, la dépendance au contexte, à l’environnement et aux infrastructures est encore très forte. Mais de la délégation complète et de la perte totale du contrôle peut naître la peur de la prise de pouvoir par les robots ou la prise de contrôle des systèmes par des personnes ou des organisations malveillantes, vrais sujets et vieilles chimères qui ont déjà largement inspirés et inspirent encore la science fiction (comme déjà évoqué dans mon vieux billet précité).

Scène du crash automobile dans le fleuve, film « I, Robot », 2004

Ce n’est pas un hasard s’il y a encore des hommes dans les salles de supervision de systèmes fortement automatisés (centrales nucléaires…) ou dans les cockpits d’avion. Des environnements où justement, rien n’est laissé au hasard, tant la problématique de la sécurité est sensible. On y connait et on étudie depuis longtemps le sujet du facteur humain et la répartition et l’imbrication des tâches dans les systèmes hommes-machines, déjà opérationnels et en production depuis de nombreuses années. Dans les systèmes déjà en exploitation depuis longtemps, si l’on s’intéresse au véhicule sans conducteur, il y a certaines lignes de métro et des VAL (Véhicule Automatique Léger, à Rennes, Toulouse, l’Orlyval et le CDGVAL en région parisienne) et un train sans conducteur actuellement en test sur la ligne Toulouse-Rodez. Ce sont des systèmes automatisés, surveillés et régulés depuis des salles de supervision où tout le réseau est sous contrôle, avec une infrastructure où le véhicule est totalement tributaire de la voie. Le contexte automobile sur la route est donc très différent et plus complexe.

Le degré d’acceptation de la délégation de conduite totale dépend de facteurs notamment socio-culturels et démographiques. Dans le schéma suivant, on voit dans les pays concernés par l’étude que le Japon se démarque en étant le seul pays ayant un intérêt fort pour la délégation totale de conduite, ce qui revient à confier sa vie à un robot. Avec une population vieillissante ayant besoin d’être assistée ainsi qu’une une faible natalité et donc une baisse de la population, une forte culture insulaire basée sur des traditions hiérarchiques protégée par une extrême limitation de l’immigration, le robot s’est imposé comme une solution acceptée et souhaitée pour de multiples activités, dont la conduite automobile.

Étude IPSOS « En route vers les véhicules autonomes ! », octobre 2017

L’activité de conduite manuelle permet le maintien des fonctions cognitives chez la personne âgée, et potentiellement, repousser donc à plus loin le moment où l’on devra abandonner la conduite. De plus, la pratique automobile structure les emplois du temps, la socialité et une forme de maintien en santé et en estime de soi. Devoir arrêter la pratique de la conduite automobile quand on ne peut plus, quand sa propre conduite devient dangereuse, peut être vécu comme un véritable traumatisme. Les personnes âgées ou handicapées perçoivent leur impossibilité de conduire comme une aggravation de leur isolement. A l’inverse, La délégation totale de conduite avec une automobile autonome est un facteur de résilience, qui permettra de garder son autonomie de déplacement et de transport pour la personne âgée quand elle ne sera plus en mesure d’assurer la conduite.

Dans de nombreux cas, les individus sont plus à l’aise au volant de leur voiture qu’à bord d’un avion, parce qu’ils ont bien souvent la sensation (ou plutôt l’illusion) de mieux contrôler la situation. En maîtrisant l’engin, les individus maîtrisent leur existence. Il sera également difficile d’abandonner une activité source de plaisir, tout au moins une expérience singulière : devenir une entité roulante faisant corps avec l’automobile. Qui plus est : je pars quand je veux, je vais où je veux, avec qui je veux. Aucun autre moyen ne peut actuellement rivaliser avec cette liberté.

Etre un animal, c'est être animé par le mouvement. L'expérience de conduite augmente et accélère notre mouvement dans l'espace. Nous rentrons en fusion avec ce produit que nous animons et qui, sous son apparence externe, est aussi le symbole de la civilisation industrielle et de notre place au sein de celle-ci.

Selon moi, aborder le sujet du rapport fusionnel à l’automobile remis en question par l’automatisation, c’est rentrer dans un univers des plus vastes, tant les relations entre humains et automobiles sont puissantes, multiples et quasi charnelles. Ces relations sont imbriquées. Il est donc limité et forcément réducteur de circonscrire l’analyse de cette relation sur un seul de ces aspects. C’est pourquoi je fais le choix d’essayer, dans ce format peut être trop étroit du billet de blog, d’avoir une approche transversale.

Nissan IDS concept

Nissan IDS concept
Photo prise à Tokyo la semaine dernière par mon ami Eric, merci !

Révolution numérique et accélérateurs d’innovation

Depuis quelques années la révolution numérique bouleverse tous les secteurs d’activités et d’usages. Les effets sont variables selon les caractéristiques des régions/pays. Concernant les usages de la mobilité (en France et d’autres pays semblables), ceux-ci se sont diversifiés et devenus modulaires autour de l’automobile elle-même, notamment dans les grandes villes : auto-partage, transports à la demandes optimisés sur la voiture de transport avec chauffeur (VTC, service et application comme UBER)… Le co-voiturage également, plutôt répandu pour les déplacements de type intercités (ou longue distance, cf. service et application BlaBlaCar…). Le vieux mastodonte qu’est l’industrie automobile n’échappe pas aux bouleversements et doit démontrer sa capacité à se renouveler et innover. Au delà de l’impact indirect des usages de services de mobilité, c’est le fonctionnement de l’automobile en tant que produit interactif qui est amené lui même à évoluer (ou disparaitre) sur fond :

  • d’épuisement imminent des ressources en énergie fossile
  • de dégâts humains et environnementaux dus à la pollution atmosphérique à laquelle participe l’automobile
  • d’amélioration continue de la sécurité routière et automobile
  • d’idéologies d’automatisation totalisante, d’obsession de la sécurité et du contrôle, du mythe du risque zéro
  • de centralisme (jacobiniste en France), de discours écolo-bobo-urbain moralisant et de la répartition de plus en plus urbaine de la population abandonnant le véhicule particulier dans les centres villes
  • d’engorgement du trafic dans certaines zones et moments
  • et bien sur, de la concurrence d’autres moyens de mobilités pour les courtes ou grandes distances

Une caractéristique de l’innovation est qu’elle peut provenir de manière inattendue d’acteurs externes au secteur historique et d’alliances inédites.

 Personne non-voyante dans une Google Car, 2012

Premier coup : Google Car

La volonté première de Google avec son véhicule autonome que je mentionnais en 2012 était de montrer la précision et la toute puissance de son système de cartographie comme composant essentiel du système de conduite autonome. Google continue son chemin avec son projet d’automobile autonome Waymo, dans laquelle il n’y a plus de volant ni de pédales à bord. Nous sommes ici au niveau 4 et potentiellement 5 de la délégation de conduite.

Second coup (double) : Tesla et Autopilot

En 2012 également, Tesla Motors émerge comme un outsider improbable et fulgurant, avec une stratégie commerciale en rupture (précommandes sur le web…), et en se positionnant sur le segment inattendu de la berline premium 100 % électrique (modèle S). Tout ceci s’inscrit dans le « grand plan » mené d’une main de maître par le PDG Elon Musk pour accélérer la transition vers un système complet d’énergie renouvelable, avec une habitation et une automobile quasi autonomes grâce à son système de tuiles solaires Solar Roof et de batteries domestiques Powerwall.

Les modèles S, X et 3 d’automobiles Tesla embarquent Autopilot, un système d’aide à la conduite évoluant par mise à jour du programme (comme une application). Le mois dernier, une mise à jour majeure améliore encore la délégation de conduite partielle. Le conducteur doit rester attentif en permanence et sur autoroute, la voiture est capable seule de s’adapter au trafic, freiner et accélérer, rester sur sa voie. Nous sommes ici au niveau 2 de la délégation de conduite. Nous flirtons même avec le niveau 3 car elle peut même changer de voie avec fluidité, effectuer un dépassement, sortir de l’autoroute.

Des systèmes équivalents existent aujourd’hui chez d’autres constructeurs. L’Europe aujourd’hui n’est pas du tout en retard sur tous ces sujets…

Une automobile Tesla S prêt de sa station de chargement à domicile

Tableau de bord Tesla en mode Autopilot

Tesla Modèle S, 2012, affichage sur le tableau de bord en mode Autopilot

Troisième coup (limite KO technique) : Pop.Up Next

Pop.Up est un système modulaire de voiture roulante et volante d’Airbus, allié à Audi et Italdesign, qui ouvre des possibilités de combinaisons et d’usages inédits (voir la vidéo ci-dessous), concept présenté l’année dernière au Salon de l’automobile à Genève ainsi qu’une nouvelle version le mois dernier :

Projet de drone-navette Pop.Up Next par Airbus, Italdesign et Audi, 2018

L’automobile, cœur et symbole de la civilisation industrielle

Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (Roland Barthes, Mythologies, 1957)

Plus qu’un objet ou un produit, l’automobile concentre des symboles et des enjeux au cœur même de notre civilisation et de nos vies. Elle est une machine. La mécanisation est à la base de la civilisation industrielle. Succédant sur terre à des millénaires de traction hippomobile et offrant une liberté de mouvement plus grande que le chemin de fer, elle fonctionne (encore en grande partie aujourd’hui) à partir du pétrole. Omniprésent dans notre quotidien et notre confort, à la fois énergie et source d’énergie et matière première, elle seule a rendu également possible la mondialisation et les chaines logistiques longues. On comprend mieux les enjeux de guerre et de géopolitique mondiale autour des pipelines.

Citroen DS 19Citroën DS 19, 1955

L’omniprésence de l’automobile et de ses variantes (camions, motos…) avec ses infrastructures et signalétiques associées ont remodelé nos paysages, l’architecture de nos villes, de nos bâtiments et nos maisons, nos façons de nous déplacer, de nous ravitailler, déposer, aller chercher et rejoindre nos proches, travailler, nos loisirs… Même si elle peut être aussi perçue de nos jours comme polluante, une contrainte budgétaire pour les familles, n’étant plus une nécessité pour les ultra-urbains. Notons qu’en France 97 % des périurbains (25 % de la population) utilisent leur voiture régulièrement (étude IPSOS pour Groupama, octobre 2017) et qu’elle reste encore une nécessité et un gage d’autonomie en milieu rural, dans les zones isolées et pour les personnes avec des difficultés de mobilité. La voiture a été, et reste encore le moyen le plus convivial de se déplacer, le plus librement dans le temps et l’espace, tout en réduisant les ruptures de charges inhérentes au déplacement multimodal sur un même trajet (transfert de marchandises et/ou de passagers entre modes de déplacement et de transports).

La place de l’automobile est encore importante dans notre quotidien et notre culture. Depuis la deuxième moitié du XXème siècle, l’automobile véhicule au sens propre, et, au sens figuré, des valeurs aussi fortes et essentielles que la liberté, l’émancipation, l’indépendance, la découverte et le voyage.

Selon une étude Aramisauto.com / KANTAR TNS parue en juin dernier, l’automobile est de plus en plus associée à la notion de liberté et d’autonomie (35 % vs 33 % en 2016 et 31 % en 2012) et symbole d’émancipation et d’autonomie pour les millennials (nés après 2000) : elle représente avant tout pour les jeunes la liberté (36 %) avant d’être une simple commodité (34 %). Peut être un dernier bastion de liberté ? Chez les 18-34 ans, la voiture est perçue à 44 % comme un objet faisant toujours rêver, soit plus que pour la moyenne des français tout âges confondus (41 %).

James Dean se levant dans sa PorscheJames Dean, mort au volant de sa Porsche 550 Spyder en 1955

Le permis de conduire fut pendant longtemps un rite de passage à l’âge adulte, moment où l’humain a parfois besoin de frôler la mort pour se sentir vivant. James Dean, héros du film « La Fureur de vivre » en 1955 est le symbole éternel de cette jeunesse rebelle et insouciante éprise de sensations fortes chevauchant ces terribles bolides mortels. Selon l’OMS 1,2 millions de personnes perdent la vie sur la route chaque année dans le monde. Une des promesses des systèmes de conduite autonome est de réduire cette mortalité.

L’automobile, inventée en même temps que le cinéma, ou presque, est devenue le symbole de sa modernité. En étant aussi cette enveloppe que nous manipulons, en fusion et en mouvement avec elle, elle contribue fortement à sa propre charge symbolique.

Faire corps : les facettes d’un exosquelette en mouvement

Exosquelette : généralement appelée « carapace »,  squelette externe supportant et protégeant un animal (insectes, crustacés, mollusques...).

En tant qu'exosquelette permettant le déplacement, l'automobile augmente l'humain en lui permettant de dépasser sa condition corporelle initiale.

 

Facette externe : apparence et signes extérieurs

Au delà de ses caractéristiques techniques et fonctionnelles, l’automobile est investie d’une puissante charge esthétique suggérant la vitesse, la force, la nostalgie, l’évasion… Territoire de marque pour les constructeurs, elle traverse les époques en changeant d’apparence et de style, soumise aux modes comme un vêtement dont elle est l’extension en tant que carapace. Vue de l’extérieur cette carapace constituée par l’automobile « véhicule » justement certains signes par le conducteur et les passagers. En plus d’être un révélateur de style de vie et de système de valeurs du conducteur ou du transporté, elle est aussi un marqueur social. Pour les individus attachés aux apparences, aux codes de castes et aux signes extérieurs, elle reflète une hiérarchie et un statut social, tout au moins une expression sociale et culturelle. Les stickers accolés sur la carapace extérieure, trophées de roadtrips et autres signes, en sont une forme parfois exubérante et exacerbée, tel un tatouage sur cette deuxième peau.

Source : becombi.com

Facette interne : un espace privé et un satellite prolongeant le domicile
L’évolution des valeurs automobiles a contribué à déplacer l’investissement de l’extérieur vers l’intérieur des voitures, lui conférant ainsi un statut d’espace plus que d’objet (Nicolas Dubois, 2004)

L’automobile est un espace privé mobile en pleine sphère publique : un petit chez soi du dehors, un univers familier. Elle est comme un morceau déplacable de l’habitat, la forme la plus aboutie étant le camping car. Dans le cas de l’autopartage, du covoiturage ou du transport avec chauffeur elle n’est plus une possession et peut perdre de son côté « chez soi », mais peut être compensé par le confort, l’accueil et la personnalisation de l’intérieur de l’habitacle. Par exemple, quand je monte dans une Autolib en région parisienne, le message d’accueil est personnalisé, et la radio s’allume automatiquement sur ma station favorite. On peut imaginer aller plus loin, avec une configuration des sièges, volant, interfaces, aménagement intérieur qui s’adapteraient automatiquement à ma morphologie, mes habitudes et mes préférences.

Autolib Personnalisation
Message d’accueil personnalisé sur l’interface tactile de la console centrale d’Autolib

Dans tous les cas, même le cabriolet, une automobile aura toujours cette carapace, sa carrosserie et ses vitres, comme les murs et les fenêtres de notre domicile, son chauffage et sa climatisation qui nous protègent du monde extérieur en permettant de réaliser quelques pratiques personnelles : écouter sans casque de la musique, la radio ou des podcasts audio, profiter du calme et du silence, fumer, vapoter, discuter, réfléchir, et tout simplement prendre du plaisir à conduire… Même si nous sommes contraints dans cet espace confiné, le champ des possibles est considérablement augmenté si l’on est passager ou transporté, et le devient encore plus pour une seule personne ou un groupe entier si le contrôle de la conduite est délégué à un système automatisé. C’est un potentiel d’augmentation de la sensation de chez soi, d’habitat ou de bureau mobile. C’est aussi la composition et l’aménagement de l’habitacle qui peut être repensé. Cela dépendra notamment de la conservation ou non de l’alternance possible entre conduite manuelle, partiellement ou totalement déléguée.

Concept d'un intérieur de véhicule autonome, avec sièges avant et arrière en face à face

Concept d’habitacle d’automobile autonome

Même en milieu urbain, l’automobile en tant qu’espace personnel et sécurisé sera souvent privilégié alors que parfois les temps de trajets sont plus long qu’en transports en commun, car ces derniers sont plus contraignants : horaire fixe du départ, lieu précis d’embarquement, changement modal, partage avec d’autres et parfois promiscuité et autres désagréments.

La forme la plus extrême de l’automobile comme satellite du domicile pourrait être représentée par les déplacements directs, limités et routiniers du garage de la maison de quartiers dortoirs vers la zone de travail de dépôt et ramassage des enfants et de ravitaillement vers les zones commerciales et d’activités avec leurs grands parkings, vidant parfois de leurs commerces les vieux centres des villes petites et moyennes.

Dans de tels contextes, l’automobile est encore bien souvent une propriété, la possession d’une solution de mobilité par opposition à l’usage d’un service. Bien évidemment, la taille de la cellule familiale, les revenus, l’offre immobilière, l’urbanisation, la densité de population, les infrastructures, les offres de mobilités disponibles, les activités personnelles et professionnelles, les distances activités/domicile… auront un fort impact sur les possibilités et les variations des usages.

Quartier de la ville de Lutz, Floride, lieu de tournage du film « Edward aux mains d’argent », 1989

La liberté de se déplacer

Une des libertés les plus fondamentales est le déplacement de son propre corps dans l’espace. C’est une faculté biologique rendue nécessaire pour la survie des espèces animales : « animées », et donc en mouvement. Avant la sédentarisation, l’être humain était nomade. Bouger c’est la survie et la liberté. Comme le disait le professeur Henri Laborit, un cerveau ça sert d’abord à agir et à être en mouvement : pour consommer, fuir ou lutter. L’impossibilité de fuir ou de lutter entraine un 4ème comportement de base : l’inhibition qui est générateur de stress et de maladies. Ce n’est pas un hasard si la privation de liberté se concrétise par une privation ou une limitation stricte de mouvement, avec la prison ou le bracelet électronique.

Elwood venant chercher son frère Jake à sa sortie de prison dans le film « The Blues Brothers », 1980

En dehors de la nage, de l’escalade ou de la navigation maritime et fluviale, le passage à la station debout conservera les pieds pour le déplacement terrien et libérera les mains pour l’usage de l’outil et plus tard les commandes manuelles. La traction animale viendra avec la domestication du cheval (dromadaire, éléphant…) et l’utilisation de la roue, avec les premières formes de délégation totale de conduite pour les animaux en capacité de ramener tout seul leur cavalier à la maison ! Puis suivirent les machines avec la révolution industrielle : vélos, trains, automobiles sur terre et autres machines pour se déplacer sur l’eau, dans les airs et dans l’espace extra-terrestre, avec toujours plus de vélocité.

Délégation totale de conduite !

Pas étonnant que l’automobile incarne autant la liberté individuelle par le mouvement. Avec un service de transport à la demande avec chauffeur (VTC) facilité et optimisé par la mobiquité des smartphones (service comme UBER) je peux commander quand je veux et où je veux (en ville…), par un simple tap sur l’écran tactile de mon téléphone, une berline avec chauffeur (ou pas, s’il s’agit d’un robot transporteur) qui sera là dans les 3 minutes. Je n’aurai à me soucier ni de la conduite ni du stationnement.

Voiture-corps et contrôle de la conduite
Incarner : représenter quelque chose d'abstrait sous une forme matérielle (l'automobile)
Incarner : rentrer dans un corps (l'automobile)
Faire corps : fusionner (avec l'automobile)

En étant moi-même le conducteur qui contrôle le mouvement, en faisant corps avec l’automobile j’augmente ma condition corporelle initiale et primitive en devenant une entité roulante et véloce. C’est dans cette pratique que l’expérience fusionnelle est si intense. Elle est encore plus corporelle pour la conduite à moto, le corps étant amené à bouger avec la machine. Notre civilisation industrielle est celle des corps et des machines, et c’est probablement dans la fusion avec un véhicule au travers de la conduite que cette relation est la plus forte.

Graham traversant un pont dans sa cabriolet, dans le film Sexes, Mensonges et Video

Le personnage de Graham (joué par James Spader) dans le film ‘Sexe, Mensonges et vidéo », 1989

En délégant totalement le contrôle de la conduite, je perds cet état fusionnel qui est conditionné par une série de processus émotionnels et cognitifs conjugués : perceptifs, sensoriels et psychomoteurs. Quant aux différents niveaux de délégation partielle de la conduite, il sont à analyser de plus près pour mieux comprendre les différentes configurations de répartition et d’imbrication des activités hommes-machines-infrastructure.

Risques liés à la délégation partielle de la conduite

Dans ce dernier chapitre, nous allons donc nous intéresser à la délégation partielle de la conduite, appelé aussi « conduite semi-assistée » : comme nous allons le voir, c’est lorsque la reprise en main du véhicule est nécessaire par le conducteur que le risque est important.

Depuis le début de son existence, l’automobile n’a cessé d’être améliorée afin d’assurer toujours plus de de sécurité et de confort grâce à des systèmes d’aide à la conduite (ADAS Advanced Driver-Assistance Systems). On peut d’abord citer les plus connus, répandus et déjà anciens :  boite de vitesse automatique, direction assistée, système anti-blocage des roues (ABS), climatisation automatique. Sont venus s’y rajouter de nombreux dispositifs, comme les systèmes d’alerte : distance de Sécurité (ADS), franchissement involontaire de ligne (AFIL)… Jusque là, le conducteur reste maître à bord du mouvement de l’automobile : direction (trajectoire), freinage et accélération (allure). Les mains sont sur le volant, un pied sur l’accélérateur, à proximité de la pédale de freinage permettant un temps de réaction rapide.

Régulateur de vitesse

Nous rentrons dans la délégation partielle de la conduite (niveau 1) avec le régulateur de vitesse. Il permet de s’affranchir de la pression du pied permanente sur la pédale d’accélérateur et du contrôle et maintien de la vitesse. Ce système s’avère très intéressant sur un long trajet, sur route particulièrement dégagée et protégée (autoroute). Il nécessite donc une régulation de l’activité par le conducteur, dans le cadre de sa coopération avec ce système. Car en cas de trafic dense, de proximité de véhicules sur la même voie, son usage devient impossible ou dangereux, le conducteur va devoir reprendre la main et cela peut poser des difficultés. Par exemple : les temps de réponse pour le freinage peuvent augmenter si le pied est au sol. Ici, nous commençons déjà à avoir un risque, à moins de coupler le régulateur de vitesse avec des systèmes performants de détection de proximité/trafic (radar de distance), et éventuellement avec un système de freinage automatique : c’est le régulateur de vitesse adaptatif (ACC Adaptive Cruise Control).

Radar de distance

Ces systèmes sont un premier pas vers l’accroissement de l’autonomie de l’automobile, car ils jouent sur un paramètre essentiel : la gestion de l’allure. En plus de ces systèmes de contrôle longitudinal, d’autres systèmes permettent également le contrôle transversal (trajectoire) : l’aide au maintien dans la file de circulation (LKA Lane-Keeping Assist). Aujourd’hui, ces systèmes peuvent fonctionner ensemble : en contrôlant à la fois l’allure et la trajectoire, nous sommes dans une configuration qui se rapproche de l’autonomie puisque le système contrôle les deux paramètres de la conduite. Donc, aucune action du conducteur à priori n’est nécessaire. Nous sommes ici au niveau 2 de la délégation de conduite, qui impose légalement que le conducteur garde l’oeil sur la route et soit prêt à reprendre le contrôle à tout moment.

Aide au maintien dans la file de circulation (LKA Lane-Keeping Assist)

Une étude sur les outils de conduite semi-assistée a été publiée il y a 2 mois à partir de travaux menés en laboratoire par le Centre d’investigations neurocognitives et neurophysiologiques (Ci2N) de l’Université de Strasbourg et du CNRS, pour les fondations Vinci autoroutes et MAIF. Dans le cadre de cette étude des tests utilisateurs sur simulateur ont permis de mesurer la capacité des automobilistes à reprendre le contrôle de leur véhicule équipé d’un régulateur de vitesse adaptatif et d’une assistance au maintien dans la voie de circulation. L’étude révèle notamment un allongement du temps de réaction et des risques de perte de trajectoire avant la complète reprise en main du véhicule. Plus généralement, voici les risques qui ont été identifiés :

  • Augmentation du temps de réaction (plus que doublé)
  • Baisse du niveau d’éveil (manque d’attention et d’un état d’hypovigilance) lorsque les outils d’assistance à la conduite sont activés
  • Risques de collision significatifs en cas d’obstacle non détecté
  • Contrôle plus aléatoire des trajectoires
Les résultats de cette étude montrent à quel point une action motrice qui demande une planification et exécution complexe peut nécessiter un temps long lorsque le cerveau doit d’abord se désengager d’autres tâches dites de distraction (Professeur André Dufour, directeur du Ci2N de Strasbourg, 2018)

Chiffres et détails de l’étude : (Ré)apprendre à conduire avec les outils de conduite semi-assistée pour accompagner la transition vers le véhicule autonome (février 2018)

Conclusion

Les accidents mortels du mois dernier impliquant un robot-taxi d’Uber et une automobile Tesla en mode Autopilot (qui ont fait grand bruit dans les médias et et auxquels je faisais allusion en préambule) nous rappellent plusieurs choses : les systèmes de conduite autonomes ont encore des progrès à faire, et seront quoi qu’il arrive très dépendants des infrastructures, de l’environnement, du contexte de circulation, des réglementations, de la cohabitation de véhicules avec différents niveaux d’autonomie… la liste est longue. Et même si la technologie progresse, le risque zéro n’existe pas. L’accident avec l’automobile Tesla est à mettre en relation avec l’étude citée dans le dernier chapitre qui met en évidence la problématique de la délégation partielle de la conduite (ou semi-assistée) entrainant une dégradation de la vigilance et des temps de réaction. Dans le système de conduite manuelle « faire-corps » évoqué dans ce billet, les niveaux de délégation intermédiaires viennent rajouter des niveaux de collaboration homme-machine différents et les passages des uns aux autres sont des éléments critiques que les concepteurs et les utilisateurs doivent prendre en compte.

Il faut rappeler que l’intégration des systèmes de délégation partielle de la conduite (ou semi-assistée) marque une première étape dans un processus d’innovation industrielle soutenant le concept de véhicule « intelligent » qui doit aboutir à l’automatisation de la conduite, en s’appuyant notamment sur leur acceptabilité sociale. Dés lors il n’est pas étonnant que ces technologies soient sous le feu des projecteurs. Les constructeurs qui exaltaient le fameux plaisir de conduire pouvant à lui seul déclencher le désir d’achat d’une automobile nous promettent d’en être prochainement débarrassé en confiant à un automate le soin de s’acquitter de cette tâche, ce qui est un virage difficile vers un avenir incertain dans un contexte concurrentiel actuellement bouleversé par la révolution numérique et la frénésie de l’hyperurbanisation (pour ne pas dire la folie).

Michael Knight (David Hasselhoff) et son automobile intelligente KITT
Série télévisée K2000 de 1982 à 1986 

Une nouvelle relation est peut être à inventer entre l’homme et l’automobile, qui sera une facette ou une certaine forme de relation avec un robot, une entité qui sera l’objet d’une autre forme de fusion, peut être même plus, comme le héros de « Her » (film de Spike Lee de 2013) qui tombe amoureux de l’intelligence artificielle « Samantha » avec qui il partage sa vie.

Les usages de la mobilité et les services de mobilité dans lesquels s’inscrivent l’automobile vont évoluer sous l’influence de nombreux facteurs. Une approche prospective nécessitera d’identifier les variables influentes (facteurs et acteurs), leurs motricité et leur dépendance, afin d’explorer les futurs possibles (et impossibles…) de la conduite automobile.

Pour finir je voudrais rappeler que ces innovations s’inscrivent dans un contexte de dépendance à un facteur déterminant : l’énergie. Je l’ai déjà mentionné plus haut : notre civilisation et nos mobilités reposent encore largement sur les énergies fossiles (produits courants, pièces, carburant…) qui se raréfient et deviendront de plus en plus difficiles à extraire dans un futur proche. Les véhicules électriques sont construits avec ces mêmes matières fossiles et leur production a un cout écologique élevé et exploite des matières premières rares et non infinies. Notre civilisation repose désormais sur une économie globalisée conditionnée par la circulation de matières premières et vitales pour notre survie. Nous sommes devenus totalement dépendants de chaines logistiques se complexifiant sans cesse : transport aérien, maritime, routier, infrastructures ferroviaires et routières… Nous sommes livrés et nous nous ravitaillons via ces réseaux. Tout cela repose sur l’énergie. Un système, quand il est globalisé avec de fortes interdépendances, n’est pas résilient. Oui. Comme je l’ai évoqué plus haut la mobilité est une question de survie et la liberté. Encore faut-il que l’espace dont notre survie dépend devienne tangible et résilient.

L’acteur Mel Gibson au volant de son Interceptor dans le film « Mad Max », 1979

2 Commentaires
  • Reyna Serge
    Posté à 16:36h, 30 avril Répondre

    mon commentaire : une fois encore , l’Homme est en train de créer un organe , je veux , bien entendu , parler de cette automobile autonome , qui ne correspond à aucun besoin vraiment exprimé par l’utilisateur actuel de ce moyen de transport ..
    Quel est le pourcentage des conducteurs qui voudraient abandonner la maîtrise de leur véhicule à un appareillage robotisé ?
    Cela dit , Pierre , beau billet , lu facilement car vocabulaire adapté à des non – spécialistes.

    • Pierre
      Posté à 16:54h, 30 avril Répondre

      Bonjour Serge,
      Merci pour la lecture et ce commentaire.
      Quand on regarde l’étude IPSOS que j’ai cité « En route vers les véhicules autonomes ! » dans mon paragraphe d’introduction on voit que beaucoup d’utilisateurs ne sont pas intéressés par l’automobile autonome, ce qui confirme ce que vous exprimez.
      Bien à vous,
      Pierre

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