Trop d’high-tech tue la (French/Viva) tech8 minutes de lecture

Photo d'illustration de l'article : Salon VivaTech vendredi 24 mai 2018

Préambule

Viva Technology est un salon formidable. Passée l'euphorie de l'évènement, je prends du recul sur le nom du salon. Il m'inspire une réflexion sur la nécessité de revoir notre rapport à la technologie au regard des enjeux d'un futur proche. Il ne s'agit pas moins que de mettre fin aux forces aliénantes et destructrices que notre civilisation a mis en route.

Un salon incontournable pour réseauter dans l'innovation

Le salon de renommée mondiale Viva Technology (ou VivaTech) à Paris fermait ses portes samedi dernier. La 3ème édition, 3 jours consacrés à l'innovation technologique et aux start-up. Les 2 premiers jours réservés aux professionnels en font un événement incontournable pour le réseautage dans le secteur de l'innovation. Le 3ème jour permet au grand public d'approcher et parfois de tester des innovations.

Une démonstration de force de la transformation numérique

Cette 3ème cuvée démontre à quel point les entreprises majeures en France ont bien pris, ou sont en train de prendre sérieusement le train de la transformation numérique, et l'ont intégré dans leurs stratégies. Bien. Cependant, je ne peux pas m'empêcher de penser au coup d'après. Je vais prendre le prétexte du nom du salon pour m'en expliquer.

Viva-High-Tech

Il ne s'agit pas du "salon de la transformation numérique", mais de VivaTech. J'ai un problème avec le nom de ce salon. Il ne faudrait plus l'appeler VivaTech, mais Viva-High-Tech. Si ce salon veut continuer à s'appeler Viva Tech, alors il va falloir que les "low-tech" soient plus présentes.

Les low-tech sous-représentées

Le low-tech consiste à mettre en œuvre des technologies simples, économes en matières premières et en énergies, accessibles à tous (DIY Do It Yourself / Fais le toi-même) et facilement réparables, faisant appel à des moyens courants et localement disponibles, notamment la réutilisation ou le recyclage d’objets et/ou de matériaux usuels. Il s'agit de trouver des solutions radicalement nouvelles pour répondre à des besoins déterminés, on parle alors d'innovation frugale ou de jugaad : mot hindi signifiant "savoir se débrouiller et trouver des solutions dans des conditions hostiles". Et il ne s'agit pas pour autant faire de concession sur le niveau du service rendu. Nous sommes donc loin du High-Tech "I Take", j'achète, je consomme, un truc souvent pas indispensable qui ne sera pas durable ou qu'on empêchera d'être durable avec l'obsolescence programmée.

Désalinisateur solaire. Source : Low-Tech Lab

Les low-tech : une nécessité à l'opposé des forces destructrices

Car oui, il faut bien continuer à nous faire consommer toujours plus, pour toujours plus de profit, plus de croissance, car si la croissance s'arrête, c'est la fin du monde ! Sauf que la réalité est l'inverse. Les ressources et certaines matières premières ne sont pas infinies. Certaines seront épuisées d'ici quelques années. La surproduction est consommatrice de ressources et d'énergie. Elle est polluante et destructrice de l'éco-système. Le pire est fait par l'agriculture "intensive" en surproduction qui sert à enrichir des lobbies : industries pétrolières et pétrochimiques, produits phytosaniaires, engrais, machines agricoles, maitient en vie de bureaucraties telles que les chambres d'agriculture, où il y a 3 fois plus de fonctionnaires que d'agriculteurs dans les champs, etc. Tous ces systèmes de production sont sous-tendus par des circuits logistiques à l'échelle planétaire et des interdépendances extrêmement couteuses, dangereuses et fragiles. Aujourd'hui, seul le pétrole permet les chaines logistiques longues, donc la spécialisation industrielle, la mondialisation, l'existence des lobbies et firmes planétaires. Aucune autre source d'énergie ne le permet. Le système mondial, le Pétroconfort et donc la paix sociale et l'insouciance citoyenne reposent sur celui-ci.

Arrivé au stade où nous en sommes, la vraie et la seule innovation ayant du sens est celle qui permet de mettre fin à ces nuisances. Mais cela n'est pas dans l'intérêt des grandes multinationales et des systèmes politico-financiers. Et je ne pense pas que c'est l'intelligence artificielle qui nous sauvera.

A l'inverse du high-tech, les low-tech répondent d’abord le plus souvent à des besoins vitaux (eau potable, énergie, chauffage, alimentation, communication, transport...), font appel au génie avec moins de moyens, et surtout : elles vont devenir une nécessité dans l'avenir (elles le sont déjà dans beaucoup de pays et de zones pauvres) car elles sont un facteur d'autonomie et de résilience à l'échelle locale. Là est notre salut. Depuis que je m'intéresse à la prospective, j'y vois désormais encore plus clair à ce niveau.

Je voudrais ici rappeler aux plus sceptiques qu'il y a 5 ans le thème du forum économique mondial de Davos était : la résilience dynamique. Je vous laisse réfléchir là-dessus...

Signal faible venu de très haut...

 

Quelques bonnes intentions à VivaTech

Je n'ai pas eu le temps de vraiment faire le tour en profondeur du salon VivaTech car je devais être présent sur le stand de ma boite, notamment sur le sujet du véhicule autonome. Oui, il y avait des choses très bien. Certes, il y a des choses sur le salon qui sont tournées vers la recherche de l'amélioration du vital (santé), du low-cost, de la durabilité, du circuit court, du recyclage.... Par exemple le véhicule modulaire XYT (montable en quelques heures, avec 100 fois moins de pièce qu'une automobile classique), ou encore de nombreuses startups africaines présentes (notamment chez Orange) avec parfois des problématiques se rapprochant de la low-tech, un Pitch côté Orange le vendredi matin "Les innovations low-tech en Afrique peuvent-elles devenir les prochaines solutions agricoles mondiales ?".

Ne pas se prendre pour le centre du monde

Certains risquent de me traiter de rabat-joie et me reprocher de cracher dans la soupe. C'est vrai que ce salon est un superbe coup de projecteur mondial sur la France Paris, de l'espoir pour l'emploi, attire des investisseurs, et comme je l'ai écrit plus haut, c'est un excellent lieu de réseautage. Mais j'ai vu aussi beaucoup de poudre aux yeux et de tartes à la crème : je n'en peux plus de voir tous les 10 mètres des casques de réalité virtuelle et des robots en plastique. Je ne vais pas tout rejeter non plus. Et sur un salon, la réalité virtuelle peut être très utile à fin de démonstration de lieux impossibles ou trop coûteux à recréer.

Il faut tout de même reconnaitre que pour les bobos parisiens c'est pratique : tu amènes les gosses au salon de l'agriculture pour leur montrer des vaches et à Vivatech pour leur montrer des robots. Comme cela on peut rester à Paris et continuer à croire que l'on vit au centre de l'univers. Paris n'est pas La France, et ne le sera jamais. La France n'est pas Paris, et ne le sera jamais. Il y a fort à parier que dans l'avenir le principe de réalité nous rattrape et remette les choses à leur place.

Le personnage de Morpheus dans le film Matrix, 1999

À un autre niveau de nombrilisme, les gigantesques firmes comme Google (Alphabet) et Microsoft étaient de la partie sur Vivatech avec leurs avancées sur l’I.A. (Intelligence Artificielle), comme un palier de plus dans le progrès technologique, nous faisons accéder à l’extase devant notre propre magnificience comme dirait Morpheus (cf. image ci-dessus). Comme dans le film, le réveil par débranchement de la matrice risque d'être très violent pour ceux qui sont dans le déni ou la fuite face à la réalité : celle de notre extrême dépendance au système et aux effritements et effondrements systémiques et sociétaux en cours et à venir. Pour approfondir le sujet, je vous invite à regarder la Série NEXT de Clement Monfort sur YouTube.

Dictature de l'innovation et derniers soubresauts de la civilisation industrielle ?

Depuis que les smartphones sont sortis et que de nombreux services et usages ont bouleversés des secteurs entiers, toutes les grosses boites ont peur de se faire "Ubériser", créent des innovation labs, financent des startups, pour innover. IL FAUT INNOVER JE VOUS DIS ! ! OK, mais il va falloir prendre un peu de recul et savoir de quoi on parle, pour quels besoins, pour qui, avec quelles ressources, avec quelles conséquences, quelle vision ? Le paradoxe de l'innovation aujourd'hui c'est qu'il faut aller vite et qu'on ne regarde que dans le court terme. Sauf à considérer qu'on se fout de la raréfaction des ressources (voir le travail de Philippe Bihouix, cité en fin de billet), de la destruction de l'éco-système et d'un effondrement systémique inévitable si nous continuons dans ce sens, on peut se dire : gargarisons nous encore quelles années avec notre impression d'être des génies avant que tout s'effondre. Après moi le déluge. Car en effet il est possible que tous ces feux d'artifice technologiques ne soient qu'une illusion de notre domination pour nous rassurer, alors que dés qu'on gratte un peu, on comprend vite que c'est l'inverse : notre soumission est totale.

La voix d'un visionnaire très en avance sur son temps

Jacques Ellul dans son studio

Jacques Ellul (1912-1994) avait prévu, prédit, anticipé l'arrivée, les utopies et les déconvenues liées à la technologie. Il plaidait pour une technique au service de l'homme contre une société qui asservit l'individu à une multiplicité de gadgets. Cet historien du droit, sociologue et personnaliste gascon (avec son éternel compagnon de route Bernard Charbonneau) fut peu connu en France. Son oeuvre magistrale est publiée dans le monde entier et a influencée de nombreux courants, notamment aux USA (c'est par l'entremise d'Aldous Huxley que son ouvrage "La technique ou l'enjeu du siècle" pu paraître en 1954 aux États-Unis). Il est l'auteur d’ouvrages invraisemblables de lucidité, "Un penseur du XXIème siècle égaré dans le XXème" en dira le philosophe Frédéric Rognon tant la pensée d'Ellul fut visionnaire, hors norme à son époque. Il n'est pas étonnant que ces écrits soient réédités aujourd'hui. En son temps il fut moins une victime du syndrome de Cassandre*, puisqu'il fut entendu dans le monde entier, que de l'ignorance et l'autosuffisance de l'intelligentsia parisienne en France. Comme quoi il vaut mieux ne pas prêter trop attention à l'agitation des jacobinistes auto-centrés, et savoir lire et relire les sages (les vrais).

(*) les Cassandre perçoivent les événements à venir et leurs conséquences, mais ne sont jamais crus.

4 Commentaires
  • Mechthild HAEUSSLER
    Posté à 10:08h, 01 juin Répondre

    Tout à fait d’accord avec ton analyse, et aussi les perspectives … La Biennale du Design (St Etienne) avait montré dès 2010 pas mal de « low-tech » – parfois avec de la high-tech intégrée, parfois non (j’avais écrit un article « la puce est dans le bois » à l’époque sur le sujet) En fait, il existe pas mal de concepts, mais après se pose toujours la même question : qui a un intérêt et suffisamment de capitaux pour industrialiser et commercialiser.
    Par ailleurs, ta référence à Jacques Ellul m’a beaucoup émue : quand j’arrivais à Paris en 1978 pour faire des études (à la Sorbonne et à la Faculté libre de théologie protestante), c’était notre maître à penser … (je ne me rappelle plus si je l’ai rencontré personnellement, mais j’ai été assez proche de Georges Casalis qui lui le connaissait bien).
    En tout cas je vais m’abonner à ton blog qui a l’air très intéressant …

  • GARDERES
    Posté à 18:52h, 04 juin Répondre

    Fine analyse. Merci pour ton brillant plaidoyer contre cet aveuglement initié par un courant de pensée à des fins purement mercantile, et relayé par les médias, soit par ignorance, soit volontairement par obligation car au service de l’état et/ou de propriétaires industriels et financiers.
    Je ne parle pas de complotisme, mais de comportement inhérent aux développement commercial, choisi ou subi, qui nous contraint.
    Donner du sens pour comprendre ces schèmes mentaux qui nous font agir tel que le monde consumériste d’aujourd’hui a envie que nous agissions.

    • Pierre
      Posté à 08:07h, 13 septembre Répondre

      Merci Jacques. Et bien vu, ton commentaire. Je suis en phase avec toi sur le sujet.

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